Got Five! – Déduire ou mourir

Dans le paysage ludique, le Mastermind conserve encore aujourd’hui une place privilégiée dans les familles et cela malgré tant d’éditions douteuses qui ne lui rendent pas justice. Alors voir le créateur de Turning Machine et Blue Orange proposer avec Got Five! une itération familiale qui redonne au genre sa noblesse nous réjouit énormément !



Le bonheur de se faire problèmes Le principe de Got Five! est d’une simplicité intuitive : chaque joueur pioche au hasard cinq tuiles de couleurs uniques, que ses adversaires placent sur un présentoir en ordre croissant, orienté vers eux. Les joueurs ne peuvent donc pas voir leurs propres tuiles. Ces tuiles représentent des nombres uniques allant de 1 à 60, et chacune comporte de 1 à 3 petits points. Votre objectif est d’être le premier à découvrir les cinq numéros situés devant vous. À tout moment, un joueur peut crier « Got Five! » et faire son annonce, mais une erreur entraîne son élimination. Vous commencez par rendre une tuile visible pour tous, puis vous demandez aux autres joueurs soit de classer une de ces tuiles visibles par rapport aux cinq tuiles de votre présentoir, soit de comparer le nombre de points avec l’une des vôtres. Pour faciliter votre raisonnement, des plateaux personnels, similaires à des grilles de loto, vous permettent de barrer progressivement les chiffres connus. Ces plateaux mettent en évidence la répartition des nombres par couleur. Ils se composent de cinq lignes colorées, chacune couvrant une plage de valeurs espacées de +5, ce qui offre une structure à la fois lisible et propice à la déduction. Par exemple, la ligne verte peut contenir 1, 6, 11 ; la ligne violette 2, 7, 12 ; et ainsi de suite pour les cinq couleurs, jusqu’à 60.



Saisir la progression des choses

Ce matériel (tuiles colorées et cartoons, grilles individuelles, paravents) facilite à la fois l’immersion, la lisibilité et la déduction rendant le jeu  accessible dès 8 ans. La prise en main est simple et intellectuellement stimulante et didactique, tandis que la variabilité des configurations garantit des parties toujours différentes, courtes (environ 15 minutes) et dynamiques. L’organisation des couleurs sur les grilles personnelles est particulièrement bien pensée : elle permet de structurer la réflexion et d’éliminer instinctivement certaines valeurs, facilitant ainsi la hiérarchisation du raisonnement. La déduction s’en trouve accompagnée et encouragée. Par exemple, si l’ordre des couleurs est vert, rouge, orange, bleu et violet, on comprend immédiatement que vert < rouge < orange < bleu < violet. Chaque couleur correspond alors à une plage de valeurs spécifique : idéalement le vert peut regrouper 1, 6, 11 ; le rouge 2, 7, 12 ; le bleu 3, 8, 13, etc. Toute la famille apprend progressivement à formuler des hypothèses, à les vérifier et à éliminer des possibilités de manière méthodique.



Il s’agit aussi d’avoir l’élégance de ses théories 

Néanmoins, plusieurs problèmes subsistent. En tant que jeu familial, Got Five! tient peu compte du niveau des joueurs : les dépaysés et ceux en difficulté se retrouvent à la même table et avec les mêmes règles, que ceux qui disposent d’une appétence ou de capacités naturelles pour le raisonnement. Autant dire que tout le monde n’y verra pas clair de la même manière ! De plus toutes les configurations de départ ne se valent pas. Entre une répartition équilibrée des valeurs, qui se laisse déduire assez naturellement, et une configuration plus serrée et piégeuse, les temps de réflexion et le niveau de difficulté peuvent varier de manière importante. Aucune adaptation n’est proposée pour compenser ces déséquilibres, et la fin de partie, déclenchée par un « Got Five! », apparaît alors brutale, frustrante et peu élégante. Sur le plan des sensations, le jeu rappelle fortement certaines productions de l’éditeur japonais Oink Games. On y retrouve une structure similaire dans l’appropriation du matériel et dans l’engagement demandé aux joueurs. Cependant, là où les jeux de Oink Games proposent souvent un twist thématique fort et surprenant qui donne immédiatement du sens à la partie, Got Five! ne parvient pas à offrir ce même effet et produit des parties sèches, qui laisse la famille mal à l’aise pour un jeu qui leur est dédié. Le système de score chez Oink Games est généralement conçu pour encourager la rejouabilité, avec des scoring sur plusieurs manches et des écarts de score équilibrés et des retournements de situation jusqu’au bout. Là où un jeu comme Turing Machine parvient à articuler de manière cohérente et stimulante la difficulté autour d’une mécanique intellectuelle et d’un matériel abouti, en s’adressant à un public adulte et averti, Got Five! apparaît comme  inachevé. Faute de mécanismes d’ajustement, de variantes de niveau, de modulation de difficulté ou encore de twist sur le scoring, il donne l’impression d’une édition précipitée, qui ne parvient pas à aller au bout de sa promesse familiale.



Got Five! propose une mécanique brillante et un matériel cartoon remarquable, mais souffre d’un manque d’encadrement dans ses règles. Résultat : le jeu frustre et laisse un goût d’inachevé. Pourtant, l’envie irrésistible de s’améliorer, l’intérêt de pouvoir y jouer à plusieurs et l’absence de réelle concurrence en font un jeu adopté et réclamé par toute la famille. Vivement les extensions …